Louis ROUSSEAU

Biographie

Les maîtres de poste
Louis Rousseau est né à Angerville, en 1787, (la même année que deux des premiers disciples de Fourier, Just Muiron et Désiré-Adrien Gréa).dans une famille de maîtres de poste, donc dans un milieu aisé. En 1804, alors qu’il n’a pas 17 ans, il s’engage dans la marine, est nommé aspirant à Brest en novembre 1804.
Il participe aux opérations navales menées par Napoléon contre l’Angleterre.
Il est fait prisonnier le 6 février 1806 devant Saint-Domingue à bord du vaisseau l’Alexandre et emmené sur les pontons de Portsmouth où il restera huit ans.
Plutôt que de conserver le statut de prisonnier sur parole, il préfère les pontons où, libre de tout engagement moral, il peut mettre en oeuvre son projet d’évasion auquel il songe dès le début et qui, à chaque tentative (il en fait vingt-deux), échoue.
En 1814, il rentre en France après la première abdication de Napoléon et démissionne de l’armée.

Saint Domingue

Un document retrace cette partie de la vie Louis Rousseau : Les Mémoires du Baron de Bonnefoux, dont il était l'ami, qui relatent leurs aventures, leurs évasions, leur passion pour la mer. On découvre le caractère profond de cet homme et son insatiable curiosité. Le Baron de Bonnefoux s'est même rendu à Angerville, où il a passé quelques jours chez son ami. Voici un extrait de ces Mémoires, pages 279 et 280 (240 et 241 de l'édition originale) du fichier au format pdf disponible chez gallica (téléchargement possible) :

Louis ROUSSEAU
Il s’engage pendant les Cent-Jours, mais n’aura pas l’occasion de se battre. Il s’installe à Angerville comme cultivateur et brasseur. Il épouse en 1817 la fille d’un entrepreneur. Ses affaires ne marchent pas bien. Il ne se plaît pas à Angerville.
En 1822, il vend ses terres, loue sa brasserie et part s’installer en Bretagne où il se livre à une opération assez originale de colonisation agricole, selon une expression habituelle à l’époque.


Photo extraite de l'affiche du colloque Louis ROUSSEAU.
Il décide en 1823 de se fixer dans le nord Finistère pour y mettre en valeur la plaine de Tréflez.Il achète à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Morlaix, dans l’anse de Goulven, 300 ha de terrains situés dans une zone autrefois recouverte par la mer mais dont l’ensablement, comme en d’autres points du voisinage, constituait une véritable menace au point d’avoir attiré l’attention des États de Bretagne en 1760 sur la nécessité d’y entreprendre des travaux de sauvegarde. Il y fonde une propriété qu’il appelle Keremma, en hommage à sa femme.

La dune de Keremma (Photo Bleucéanne © 2007)
Le contexte révolutionnaire ayant paralysé les initiatives qui avaient pu se manifester, tout restait à faire. Certes, le sol était cultivable en beaucoup d’endroits, et le goémon apporté par la mer offrait des perspectives d’amélioration, mais le terrain était un mélange de sables volants et de marécages.
La dune de Keremma (Photo Bleucéanne © 2007)
La côte était constituée par une dune instable à l’arrière de laquelle se développaient des étangs et des marécages tandis qu’à chaque marée les eaux de mer se répandaient dans l’estuaire de la rivière de la Flèche et prenaient à revers le cordon de dunes jusque vers son milieu lors des plus fortes marées. De gros travaux devaient donc être entrepris pour conquérir ces terres à la culture. Ils furent commencés dès l’été de 1823 et visaient, dans un premier temps, à renforcer et à fixer la dune, d’abord en construisant un parapet en gazon le long du littoral, puis en utilisant des fascines [fagots] de genêts, successivement relevés.
Au bout de quelques années, les sables mobiles de la plaine de Tréflez avaient fait place à une vaste pelouse verte. Après avoir d’abord songé à un endiguement partiel et progressif des terrains de l’estuaire de la Flèche régulièrement inondés, il entreprit la construction de la grande digue qui barre encore aujourd’hui l’estuaire.
Les travaux durèrent de janvier 1824 au printemps 1826 et furent menés dans des conditions extrêmement difficiles en particulier à cause des effets de la terrible tempête de novembre 1824. Début 1826, il crée la Société rurale de Lannevez pour assumer les charges financières du projet, ce qui permit de finir les travaux et d'installer plusieurs fermiers sur de petites exploitations.
En Février 1828, une marée exceptionnelle inonda les terrains et amena la faillite de la Société.

Keremma (Google Earth - 2008)
 
Emma ROUSSEAU (1801-1885) et Louis ROUSSEAU (1787-1856)
dessin rehaussé de couleurs, 1846, Collection particulière.
Extrait de Les essais ruraux
Louis Rousseau se replia alors sur son domaine auquel il avait très vite donné le nom de sa femme Emma Michau.
Parallèlement à la construction de la digue, il y avait mené également de gros travaux : l’assèchement de l’étang du Louc’h acheté au début de l’année 1824 et situé au sud-est de la propriété initiale.

Les terres asséchées furent ensemencées, en particulier en lin et en chanvre, et Louis Rousseau ne cessa de multiplier les plantations d’arbres dans les parties les plus basses pour en améliorer le drainage.
Louis Rousseau n’est pas seulement un homme d’action. Il veut faire de son domaine de Keremma un exemple contagieux pour une réforme sociale globale dont il cherche l’inspiration dans différents courants de pensée de son époque. Il se nourrit alors toutes les lectures qui lui tombent sous la main : ouvrages de philosophie, d’agriculture, d’astronomie, avant tout avec l’idée de fonder, dans une terre neuve qui ne demande qu’à produire, une exploitation agricole rentable. Publications et changements de cap importants se succèdent au cours de la seule décennie 1830, signes d’une mobilisation pour ce que Louis Rousseau appelle La Croisade du dix-neuvième siècle. Tel est le titre de l’ouvrage qu’il publie en 1841 et qu’il termine par un vibrant appel à la croisade pour réveiller d’un sommeil dangereux ses contemporains, marchant comme des somnambules, vers un abîme.





Extrait de L'Université Catholique (Google Books)

Colloque de Daoulas
Éprouvant, à la fin des années 1820, des sentiments contradictoires à l’égard du catholicisme, il se découvre alors des affinités avec le saint-simonisme, par l’intermédiaire du journal Le Globe dont il est un lecteur assidu, et à la suite d’une mission saint-simonienne effectuée en Bretagne en septembre 1831 par Édouard Charton et Adolphe Rigaud.
Il voit dans le saint-simonisme une loi nouvelle susceptible de renouveler et de compléter l’ancienne loi, donnée par le Christ et de fonder un ordre social nouveau où tous les hommes seront appelés à prendre part au banquet de la vie !
Rejoignant le saint-simonisme à l’heure où la famille saint-simonienne commence à se disperser, Louis Rousseau, devenu, en avril 1832, chef de l’église de Brest, se détache néanmoins très vite du mouvement, dès juin 1832.
il ne suffit pas de produire, il faut trouver le moyen de faire place à tous au banquet de la vie et la formule de Fourier lui semble mieux à même de remplir ce but, parce que, dit-il, elle vise à enrichir le pauvre sans appauvrir le riche.
Converti au fouriérisme(1), Louis Rousseau continue d’être par ailleurs convaincu de l’efficacité sociale de la religion. Mais, à partir de 1834, nouvelle étape, il revient de manière ostensible à la pratique du catholicisme. C’est dans la religion catholique qu’il fonde dorénavant tous ses espoirs, celui de la modernisation de la production et celui de l’équilibre social.
En effet, contrairement à ce qu’il avait prêché antérieurement dans la ligne du saint-simonisme, il lui apparaît désormais que l’Église catholique n’est pas ennemie du progrès ; bien plus, il souligne qu’ elle seule a puissance de résoudre la crise sociale actuelle et que tout ce qu’il peut y avoir de bon dans les théories saint-simoniennes, fouriéristes et autres sont des emprunts faits à sa doctrine.
En 1834, Louis Rousseau est revenu à la foi catholique et sa redécouverte du catholicisme, loin de le détourner de ses vues associatives, le conforte au contraire dans cette voie, le principe d’association lui apparaissant comme fondamentalement chrétien.

Charles FOURIER

Pélagie Le breton
Il conserve l’idée de colonie agricole, mais elle est désormais centrée sur la paroisse et doit se construire à partir d’une école d’économie rurale et domestique assurant une double formation, religieuse et professionnelle, l’agriculture étant la base essentielle de cette dernière.
La tribu chrétienne est, aux yeux de Louis Rousseau, la forme accomplie de l’association qui suppose à la fois une organisation économique rationnelle et une harmonie sociale. Elle doit constituer une communauté exemplaire, sorte de phalanstère(2) catholique, privilégiant la vie en autarcie et l’éducation mutuelle.Louis Rousseau offre le site de Keremma comme point de départ d’une première expérience. C’est de ce projet que sortira indirectement l’école fondée à Treflez par les religieuses de la congrégation de Marie Immaculée de Saint-Méen(3) (fondée en 1831 à Saint-Méen le Grand par Pélagie Le Breton, qui deviendra Mère Saint-Félix) qu’il avait fait venir à Keremma. Louis Rousseau meurt en 1856 à Keremma où ses descendants perpétuent son souvenir et son patrimoine.
(1) Système de morale et d'organisation sociale imaginé par Fourier reposant sur ce qu'il appelle l'attraction passionnelle. Son but est le bonheur ainsi défini : Le bonheur ne consiste qu'à satisfaire ses passions... Le bonheur, sur lequel on a tant raisonné ou plutôt tant déraisonné, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire.
(2) Edifice habité par une commune sociétaire appelée phalange composée de familles associées pour les travaux de ménage, de culture, d'industrie, d'art et de science, d'éducation, d'administration destiné à démontrer, par la pratique, la validité de la théorie du monde social de Fourier : faciliter les relations interindividuelles afin de permettre le déploiement intégral des effets de l'attraction passionnée.
(3) Lieu de naissance de Louison Bobet (1925-1983).

Bibliographie

Cours d'Economie Sociale, extraits de l' Universtité Catholique, volumes 9 à 13.
1840
Mars
1
De la loi sociale.
Avril
2
Du progrès social résultant des faits politiques.
Mai
3
De la civilisation.
Juillet
4
De la loi du salaire et de la division du travail.
Août
5
De l'emploi des machines et du paupérisme.
Septembre
6
Sans titre.
Novembre
7
Des institutions relatives aux arts mécaniques et aux manufactures.
1841
Janvier
8
Des institutions commerciales.
Février
9
Analyse de la théorie sociétaire de Charles Fournier.
Immoralité de sa doctrine.
Mars
10
Suite de l'analyse de la théorie sociétaire de Charles Fournier.
Extravagance et immoralité de sa doctrine.
Décembre
11
Esclavage et prolétariat, de la liberté.
1842
Février
12
Du principe chrétien en matière d'esclavage.
Mai
13
De l'affranchissement des esclaves.
Autres publications extraites de l' Universtité Catholique.
1840FévrierProlégomènes
1841 La Croisade du dix-neuvième siècle, appel à la piété catholique à l'effet de reconstituer la science sociale sur une base chrétienne, suivi de l'exposition critique des théories phalanstériennes :
- Prospectus de la Croisade du XIXème siècle et avis aux abonnés,
- Aux abonnés de l' université catholique.
SeptembreRéponse au feuilleton de La Quotidienne du 8 Juillet dernier.
OctobreLes fermes du petit atlas, (Compte-rendu de Abbé Landmann, curé de Constantine, Les fermes du petit atlas ou colonisation agricole, religieuse ou militaire du Nord de l'Afrique).
DécembreRéponse à une brochure phalanstérienne.
1841SeptembreRéponse au feuilleton de La Quotidienne du 8 Juillet dernier.
Publications extraites de Le Censeur européen.
18195 Octobre Lettre d'un cultivateur au rédacteur du Censeur européen.
9 Novembre Seconde lettre.
26 NovembreSans titre.
18209 JanvierSans titre.
-
18305 SeptembreSermon de l'abbé Penfur, desservant de la paroisse de Plougarantez.
1831- Louis Rousseau, propriétaire cultivateur à Trefflez, à MM. les électeurs de l'arrondissement de Morlaix, Brest, imp. de Rozais.
Publication extraite de Le Finistère.
18329 JanvierSans titre.
Publication extraite de Le Globe.
183219 AvrilProfession de foi de Louis Rousseau.
Publications extraites de Le Phalanstère.
183319 AvrilProspectus pour la fondation d'une entreprise agricole et manufacturière dans le Finistère citée par Charles Pellarin.
-
1834-Association Catholique des Devoirs de l'homme.
Publications extraites de L'Armoricain.
183211 Septembre
20 Octobre
27 Novembre
Polémique avec Edouard de Pompéry.
Publications extraites de Le Phalanstère.
183319 AvrilProspectus pour la fondation d'une entreprise agricole et manufacturière dans le Finistère citée par Charles Pellarin.
Publications extraites de La Revue de l'Armorique.
1845Fin de l'annéePolémique avec l'Armoricain.
-
1848MarsProfession de foi de candidat à l'Assemblée constituante.
-
184819 AvrilLa clé de la science, études sociales adressées au futur modérateur de la République française.
Publications extraites de L'Océan.
185028,30 Septembre
2,17,24,31 Octobre
Des devoirs et des droits de la vie sociale.
20 NovembreLettre à M.de Marguerye.
30 Novembre
6 Décembre
Des propriétés de la ligne droite en politique .
185111 JanvierRéponse de Louis Rousseau à M. de Marguerye.
6 FévrierNouvelle réponse.
5 AvrilLettre de Louis Rousseau à M. de Rodellec du Porzic à Saint Pol de Leon.
Publications extraites de La Revue scientifique et industrielle.
1852AvrilMémoire sur la champagnisation des vins.

Documents

CROISADE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE,
APPEL A LA PIÉTÉ CATHOLIQUE À L'EFFET DE RECONSTITUER LA SCIENCE SOCIALE
SUR UNE BASE CHRÉTIENNE, SUIVIE DE L'EXPOSITION CRITIQUE DES
THÉORIES PHALANSTÉRIENNES, PAR LOUIS ROUSSEAU.

Nos lecteurs connaissent assez M. Louis Rousseau par le Cours qu'il a inséré dans l'Université Catholique. C'est le même Cours qu'il vient de publier eu un beau volume. Il y a ajouté en outre deux cents pages, ayant pour titre : Rudiment de la synthèse sociale, ou Exposition des principes fondamentaux de l'organisation du travail. C'est dans cette dernière partie qu'il entre dans quelques détails pratiques sur la réalisation de son œuvre. Pour en donner à nos lecteurs une idée suffisante, nous allons citer ici le premier essai des statuts qui doivent présider à la réalisation de cette œuvre.

But de la fondation de la Tribu chrétienne

L'association agricole à laquelle on a jugé convenable de donner le nom de Tribu chrétienne est destinée à faire découler, de principes déjà tracés, les lois vraies de l'organisation du travail, et à fournir au monde civilisé un premier spécimen de leur application. L'objet essentiel de cette tentative est, en rendant à l'élément religieux la place qui lui est due dans l'ordre social, de faire disparaître les causes génératrices de l'émeute et du paupérisme, et de garantir aux classes ouvrière et indigente des moyens réguliers de subsistance et de bien-être, sans porter atteinte aux droits de la propriété. ? Les vices radicaux dont les procédés de mise en œuvre industrielle sont entachés dans le système en vigueur, ont été démontrés dans la Croisade du dix-neuvième siècle. Le même ouvrage indique sommairement la méthode à suivre pour opérer sans secousse la transformation de ces procédés subversifs en d'autres meilleurs et de nature à satisfaire aux trois conditions fondamentales; savoir, emploi économique de la puissance productive, distribution équitable des richesses produites, et garantie sociale de l'existence individuelle. En conséquence, les personnes disposées à prendre part à la fondation de la Tribu chrétienne voudront bien, pour plus amples renseignements, recourir au livre sus désigné.

Outre cet objet d'un grand intérêt social, la Tribu chrétienne en a un autre plus restreint, mais néanmoins digne encore de toute l'attention du penseur politique et des sympathies du chrétien ; elle servira à élever dans les principes les plus purs de la piété catholique un certain nombre d'enfants des deux sexes, et à les instruire dans les pratiques de l'économie rurale et domestique et de plusieurs branches d'industrie usuelle. Ainsi, l'institution projetée présente une double fin : l'une, immédiate et assurée, est une œuvre pieuse ; l'autre, médiate et dont la certitude pourrait à la rigueur être contestée, est la solution pratique des questions sociales les plus urgentes. L'éducation religieuse et l'instruction usuelle et professionnelle ne sont point données aux enfants de la Tribu en vue de les rendre, lorsqu'ils atteindront l'âge adulte, à une société livrée actuellement à l'anarchie industrielle, où leur sort cesserait d'être assuré et où leur moralité serait exposée à se perdre ; il seront élevés pour demeurer associés et constituer la nouvelle forme d'exploitation agricole décrite dans la Croisade du dix-neuvième siècle. En un mot, sauf le cas vraisemblablement fort rare d'un naturel vicieux et incorrigible, les enfants élevés dans la Tribu chrétienne y trouveront leur établissement. Les catholiques qui auront pris la peine d'étudier les principes organiques propres à la nouvelle institution, et qui connaîtront les procédés de mise en œuvre que ses fondateurs doivent employer, seront à même de résoudre dans leur sagesse quel genre d'assistance ils doivent apporter à cette tentative d'harmonisation sociale ; les uns voudront y concourir en personne ; les autres ne pourront le faire que de leurs deniers: il est des gens pieu« placés de manière à pouvoir propager utilement dans le monde l'esprit et le but de la nouvelle institution ; il en est aussi qui ne pourront que prier Dieu de la bénir et de la conduire à bonne et heureuse fin. Quel que soit le mode de concours propre à chacun, l'on et invité à le faire connaître par lettres affranchies à l'une des personnes désignées à l'article XIII.
Clauses fondamentales de l'association pour la fondation de la Tribu chrétienne :

I. II sera formé une association pieuse entre des personnes catholiques, à effet de réaliser, d'abord en France, et subséquemment dans d'autres pays, la pensée religieuse et sociale développée dans la Croisade du dix-neuvième siècle.

II. L'institution décrite dans l'ouvrage en question n'est autre chose qu'un nouveau mode d'exploitation agricole par l'association intime de tous les agents concourant à la production, tant ceux dont le titre consiste dans la propriété du sol, ou l'apport du capital mobilier, que ceux dont le droit résulte de leur action personnelle. Cette association porte le nom de Tribu chrétienne.

III. La Tribu chrétienne se constituera avec les éléments matériels qu'il plaira à Dieu de mettre à la disposition de ses fondateurs; mais elle tendra, dans son développement ultérieur, à présenter le modèle de la plus grande association agricole possible, vu qu'il s'agit d'appliquer à ce nouveau mode d'exploitation rurale deux ressorts qui, jusqu'à présent, se sont exclus l'un l'autre ; savoir : le principe d'activité propre à la petite culture, et les procédés économiques qui ne sont praticables que dans la grande.

IV. Les personnes ayant l'intelligence du grand intérêt religieux et social qui s'attache à cette institution nouvelle, et qui concourront de leurs deniers, seront reconnues comme bienfaiteurs de l'œuvre, et elles demeureraient tels par le fait, si le résultat matériel qu'on est fondé à en attendre venait à manquer, c'est-à-dire si, au lieu de réussir adonner au travail une organisation productive de richesse, l'on ne parvenait qu'à fonder «ne institution de charité chrétienne.

V. Mais, dans le cas contraire, s'il devient démontré que le travail organisé selon l'esprit du Christianisme est productif de beaucoup plus de richesse que le travail incohérent, les bienfaiteurs de l'établissement jouiront dans l'association de tous les avantages matériels attachés, suivant la règle ordinaire, aux apports pécuniaires et à la propriété du sol.

VI. Si les circonstances font une loi de fonder la Tribu chrétienne sur une petite échelle, elle se composera dans le principe :

  • du nombre indispensable de personnes adultes, tant ecclésiastiques que laïques, destinées à instruire l'enfance et à la mettre sur la voie de l'association et du travail unitaire ;
  • de trente ou quarante enfants des deux sexes, depuis l'âge de deux jusqu'à celui de douze ans. Ce personnel de fondation s'augmentera progressivement, au fur et à mesure que les capitaux et les sujets dévoués et intelligents viendront ultérieurement .concourir à l'œuvre ; mais plus particulièrement encore, au fur et à mesure que les principes d'organisation sociale décrits dans la Croisade du dix-neuvième siècle recevront leur application pratique.

VII. Dès qu'un enfant sera admis dans la Tribu chrétienne, il sera considéré comme membre de l’association, et, à ce titre, il lui sera ouvert un compte par doit et avoir. Tant que les frais de son entretien excéderont la somme versée à son profit à la caisse de la Société, soit par sa famille, soit par l'établissement public d'où il provient, jointe à la valeur de son travail, il demeurera débiteur du fonds social; mais, du moment où, en vertu de ce même compte, il se trouvera libéré des sommes qu'il a pu coûter à l'Institution, il participera aux bénéfices généraux, proportionnellement à la valeur de son concours personnel dans l'entreprise sociale.

VIII. A mesure que les enfants admis dans la Tribu chrétienne se formeront, et que les vertus et l'intelligence cultivées en eux les rendront plus aptes aux manœuvres du travail unitaire, l'Institution accomplira son développement, jusqu'à ce qu'elle soit pourvue de tous les rouages nécessaires à un mécanisme social complet, sous les rapports religieux, artistique, industriel et scientifique. C'est alors qu'on pourra fonder avec certitude de nouvelles institutions semblables, d'après le même principe, ou mieux encore subdiviser la première, afin d'employer ses fractions à servir de noyau de fondation à d'autres, soit en France, soit à l'étranger.

IX. Bien que la Tribu chrétienne soit une fondation d'un intérêt plutôt social qu'agricole, et que l'excellence de son principe constitutif puisse se démontrer dans toutes les circonstances locales où elle se trouverait placée, néanmoins on a dû chercher à réunir le plus d'éléments matériels de succès que faire se peut; c'est pourquoi l'on s'est attaché à en jeter les premiers fondements dans une localité éminemment favorable à la spéculation agricole et à l'économie des moyens de subsistance.
Un propriétaire de la Basse-Bretagne a fait don à la Tribu chrétienne de vingt hectares de terrain d'une très bonne nature, et susceptible d'irrigation dans toute son étendue. C'est vraisemblablement autant de terre qu'il en faut au début de l'Institution, surtout si l'en ne dispose que d'un modique capital et si le personnel est peu nombreux; mais, du moment où l'Institution commencera à prendre l'extension à laquelle elle est appelée et où cet espace superficiel sera jugé insuffisant, le même propriétaire s'engage à céder à l'Association de nouvelles portions de terrain contiguës à la première, jusqu'à la concurrence de 400 hectares. Les derniers terrains en question seront estimés à dire d'experts ; les experts chargés de cette estimation seront nommés, soit par le conseil d'administration, soit par les magistrats locaux, et leur décision fera loi peur les parties contractantes. Enfin, l'administration de la Tribu sera libre d'en opérer le paiement au comptant ou à terme, en principal ou en intérêts annuels, bref, suivant le mode qui sera le plus à sa convenance.

X. La direction de la Tribu chrétienne est confiée à l'homme qui en a conçu la pensée, qui est censé avoir l'intelligence la plus complète de son mode d'organisation, et qui consent à se constituer père adoptif de tous les enfants admis à faire partie de l'Association. Il est seul chargé de l'organisation du travail et de la direction de l'ensemble. Il ordonne les dépenses, apure les comptes des caissiers et gens comptables, mais il ne, peut être chargé d'aucun maniement de fonds.

XI. La comptabilité, la caisse et le maniement des fonds forment l'attribution spéciale d'un agent ad hoc nommé par tous les intéressés, suivant un mode qui sera fixé, lors de la première réunion des fondateurs.

XII. L'instruction religieuse sera confiée à un ou plusieurs ecclésiastiques séculiers ou réguliers. Ces mêmes ecclésiastiques desserviront la chapelle de l'Etablissement et auront la direction spirituelle de toute la Tribu, sous l'autorité et la surveillance de l'évêque diocésain. En conséquence, l'organisation sociale, la comptabilité et la direction spirituelle constituent autant d'attributions distinctes qui ne peuvent pas s« confondre dans les mêmes mains. Il ne saurait résulter de cette division des pouvoirs aucun conflit, si le chef temporel de la Tribu, en qui réside le principe d'unité, est un catholique sincèrement soumis aux décisions de l'Eglise, et ami de la justice en matière administrative.

XIII. Les personnes qui désirent concourir à la fondation de la Tribu chrétienne voudront bien faire connaître leur adhésion par lettres affranchies adressées à M. Bonnetty, directeur de V Université Catholique, rue Saint-Guillaume, n° 24, ou à M. Miorcec de Kerdanet, à Lesneven (Finistère). Il en sera de même des envois de fonds, demandes de renseignements et offre de sujets.

XIV. Le conseil de fondation de la Tribu chrétienne se compose provisoirement de MM. les Directeurs de l'Université Catholique et Louis Rousseau.

XV. Une première réunion du conseil, présidée par l'une des personnes sus-indiquées, aura lieu dans le courant de janvier 1842. La date et le lieu de la réunion seront annoncés, un mois à l'avance, par la voie des journaux et par lettres adressées aux personnes qui se seront inscrites comme bienfaiteurs de l'œuvre, lesquelles seront admises de droit à la délibération. Cette première séance sera consacrée à nommer le conseil définitif, à discuter les statuts de l'Institution, et à arrêter les moyens de la faire concorder avec la législation actuelle, i Nous recommandons à la foi et au zèle de nos lecteurs l'ouvrage et le projet de M. L. Rousseau. Qu'ils se souviennent des efforts que font en ce moment les disciples de Fourier pour réaliser les idées de leur maître. Nos lecteurs savent quelles sont ces idées, combien elles sont immorales et destructives de toute religion. Les phalanstériens, malgré le bruit qu'ils font, et la puissance avec laquelle ils proclament tout haut leurs théories, n'ont pas osé répondre aux accusations, si capitales pourtant, de M. L. Rousseau. Ils ont craint de dessiller les yeux de la plupart de leurs lecteurs, qui ne savent pas où ils veulent les conduire. Nous pouvons dire qu'ils se sont avoués vaincus. Un devoir nous reste encore, c'est de réaliser, par des moyens tout catholiques, les projets d'amélioration qu'ils promettent aux peuples, et qu'on ne peut accomplir qu'avec le secours de la religion du Christ.

Sources

Biographie de Louis Rousseau (1787-1856) Par Brigitte Waché, Directeur adjoint du Laboratoire d’Histoire Anthropologique du Mans (LHAMANS).

DUBOS Jean-Claude (1999), “TOUCHARD Jean : Aux origines du catholicisme social : Louis Rousseau (1787-1856) (1998) ”, Cahiers Charles Fourier, n° 10, décembre 1999, pp. 136-138 disponible en ligne ci-dessous (Liens).

De l'expérience agricole à la villégiature familiale par Catherine DUMAS, extrait de Les cahiers de l'Iroise N° 174.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855, publié avec une préface et des notes par Emile JOBBÉ-DUVAL, professeur à la faculté de droit de l'université de Paris.

Remerciements

A Guy BASSET, (Professeur de philosophie. Administrateur Association de Keremma, de la société des amis de Port-Royal et de la société des études Camusiennes) pour avoir gracieusement fourni Les écrits de Louis ROUSSEAU ou du gouvernail à la voilure dont est extraite la présente liste.

A Bleucéanne pour ses photos des dunes et plages de Keremma.

Liens

Association de Keremma

Affiche du colloque de Daoulas

Bleucéanne

Cahiers Charles FOURIER

Mémoires du Baron de Bonnefoux